Interview d’Emmanuel Sorbets, cardiologue libéral en cabinet à Paris depuis 2022

Divers Interview d’Emmanuel Sorbets, cardiologue libéral en cabinet à Paris depuis 2022

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Mobilisation et engagement

Pouvez-vous nous dire en quelques mots qui vous êtes et dans quel cadre vous exercez la cardiologie libérale ?

Emmanuel Sorbets, cardiologue libéral en cabinet à Paris depuis 2022, après de longues années en activité hospitalière et universitaire.


Qu’est-ce qui vous a personnellement motivé à participer à la manifestation du 10 janvier et à vous associer au mouvement de grève des médecins libéraux ?


J’ai la chance de me lever chaque matin pour faire ce qui est pour moi le plus beau métier du monde. Je ne me verrai rien faire d’autre et je ne regrette pas mon choix.
Les conditions d’exercice de la médecine en France se dégradent depuis plusieurs années Les limites de ce qui est acceptable viennent d’être outrepassées. La crainte de ne plus pouvoir s’occuper correctement des patients est en train de devenir une réalité. Un avenir de plus en plus sombre semble de plus en plus proche.

C’est un détail mais un détail au combien symbolique puisque je ne souhaite même plus que mes enfants se lancent dans des études de médecine en France.

La santé en France est en crise, que ce soit à l’hôpital comme en libéral. Il existe un problème de financement de la santé et de l’accès aux soins. Rendre les médecins libéraux responsables de cette situation est non seulement une grave erreur , mais foncièrement injuste.

Les soignants, médecins et paramédicaux, sont en souffrance devant les difficultés croissantes pour exercer une médecine de qualité et pour faire face aux dangers qui guettent la santé des français.

Messages portés par les cardiologues


Selon vous, quels messages clés les cardiologues libéraux ont-ils souhaité faire passer à travers cette mobilisation nationale ?


Les cardiologues ont voulu montrer qu’ils étaient solidaires de leurs confrères . Comme ceux impactés par le plan imagerie et notamment nos collègues radiologues . La décision unilatérale de diminuer la part de prise en charge de certains actes radiologiques ne peut se faire qu’au détriment de l’évaluation des patients : avec le risque d ‘engendre comme souvent une majoration compensatrice des cadences d’examens, diminution des investissements et du renouvellement des machines.

Demain ce seront toutes les spécialités qui seront concernées.

Impact sur l’exercice quotidien


Dans votre pratique quotidienne, quels sont aujourd’hui les principaux freins ou difficultés qui rendent cette mobilisation indispensable ?


Une médecine plus complexe, une augmentation des charges administratives, des conditions d’exercice de plus en plus difficiles, le tout pour une rémunération qui n’est pas la hauteur du niveau d’études, de la quantité de travail et des responsabilités. Voilà un résumé de l’état de la médecine en France aujourd’hui.

Paradoxalement, les progrès de la médecine ne rendent pas sa pratique plus simple, bien au contraire ! Personnaliser la médecine dans un contexte de besoins médicaux en croissance , de traitements et d’outils diagnostiques plus complexes prend du temps mais les cadences de réalisation des d’examens ou de consultation doivent augmenter pour limiter l’augmentation des délais d’attentes.

Les procédures administratives sont en perpétuelle augmentation. La simplification et le gain de temps promis par l’informatisation ne sont pas encore au rendez-vous. Les outils informatiques ne sont pas optimisés. Le DMP par exemple, outil indispensable pour éviter la perte d’information reste encore d’utilisation fastidieuse . Les médecins ne sont pas contre l’utilisation d’un outil facilitant le relevé d’informations médicales. Mais cet outil doit être opérationnel ! Sanctionner la non utilisation d’un outil non opérationnel est une aberration !

Les études sont passionnantes mais elles sont longues, difficiles, parfois douloureuses. Je me souviens de toutes ces premières fois : premier stage, première responsabilité, première astreinte, première garde, première erreur, première complication, première souffrance, premier décès, première annonce à l’entourage. On ne s’y habitue jamais.
Tout ceci en plus des longues heures d’apprentissage, d’examens, de concours, l’examen national classant reste une forme de concours, des longues heures passées à l’hôpital tout au long des nombreuses années d’études.


Tout ceci pour environ 260€ net par mois pour un étudiant en médecine de 4ème année, 1700€ pour un interne en première année soit en 7ème année d’étude. Ce n’est qu’après de longues années d’études que la rémunération augmente mais reste pour beaucoup de médecins bien en deçà du niveau d’études, des responsabilités, du nombre d’heures travaillées.
Sans oublier que les médecins ont aussi une famille, des enfants, des responsabilités. Ils ne peuvent pas être corvéables à merci.

Vraiment, pourquoi se lancer aujourd’hui dans des études de médecine en France ?

Regard sur la mobilisation collective


Comment avez-vous ressenti la mobilisation du 10 janvier en termes de participation, de visibilité et de soutien entre professionnels de santé ?


La médecine libérale est un acteur indispensable et complémentaire de la médecine hospitalière. Si la médecine libérale craque, le système s’effondre. Il en est de même pour l’hôpital mais la LFSS s’attaque aujourd’hui à la médecine libérale.


L’ampleur du mouvement est à la fois encourageante et à la fois inquiétante. Encourageante ou rassurante par ce qu’elle montre une réactivité de l’ensemble de la profession, elle me montre que je ne suis pas seul à ressentir les difficultés et craintes. Inquiétante parce qu’elle montre la profondeur et l’étendue du problème.


Ce mouvement n’est pas une revendication partisane ou clanique mais un cri d’alarme sur les conséquences néfastes pour les patients et notamment les plus précaires des décisions prises. D’ailleurs, des médecins hospitaliers se sont joints à la mobilisation, dans l’intérêt des patients.

Attentes vis-à-vis des pouvoirs publics


Quel message souhaitez-vous adresser aujourd’hui à vos collègues ?



Il ne pourra pas y avoir de médecine de qualité sans médecins motivés. Décourager les jeunes médecins et les médecins de demain se fera au détriment de la santé des patients.

    Il ne pourra pas y avoir de solution sans discussion constructive, sans compris entre les limites budgétaires et les besoins en moyens. Les limites budgétaires relèvent du domaine des pouvoirs publics. Les besoins en moyens relèvent du domaine des médecins.


    Les articles 77 et 78 de la loi de finance doivent être abrogés. « Le vite fait, bien fait, pas cher » n’existe pas. La santé reste en grande partie gratuite mais elle a un coût. Le secteur 2 a été créé pour compenser le manque d’évolution des tarifs des actes médicaux et permettre de continuer à financer des frais de fonctionnement de plus en plus cher, comme le matériel ou les locaux notamment à Paris.


    Le secteur 2 limite l’accès aux soins. Pour limiter les dépassements ce n’est pas une taxation qui doit être instaurée, c’est une réactualisation des coûts et des tarifs de la sécurité sociale qui doit être effectuée. Taxer le secteur 2 ne peut que dégrader la qualité de prise en charge des patients : matériel moins performant, et augmentation des cadences avec des consultations et plus courtes et des examens expéditifs.


    L’article 22 de la loi de finance doit être retiré. Les articles décidés sans concertation doivent être retirés afin de pouvoir reprendre un dialogue et construire une maîtrise des dépenses raisonnée et efficace sur le plan économique comme sur le plan de la santé.


    La santé coûte cher et coûte de plus en plus cher. Ne pas l’accepter ne se fera qu’au détriment des patients que nous sommes tous.
    Rendre les médecins coupables de l’augmentation des dépenses de santé ne se fera également qu’au détriment des patients que nous sommes tous. Qui osera encore demain se lancer dans des études de médecine en France ? La santé des français est bien en danger.