Longtemps considérées – à tort – comme relativement protégées du risque cardiovasculaire, les femmes restent aujourd’hui insuffisamment identifiées, stratifiées et parfois traitées trop tardivement. Pourtant, les maladies cardiovasculaires demeurent la deuxième cause de mortalité féminine en France, avec une progression préoccupante des syndromes coronaires aigus chez les femmes de moins de 65 ans. Ces constats nous invitent collectivement à faire évoluer nos pratiques en consultation. Le CNP Cardiovasculaire, aux côtés de nombreuses sociétés savantes et acteurs de santé dont le Collège de la Médecine Générale, a présenté un travail collectif inédit : quels en sont les messages pour notre pratique quotidienne ?
Ne pas sous-estimer le risque cardiovasculaire d’une femme jeune
L’âge ou l’absence de ménopause ne doivent jamais rassurer à eux seuls. Chez la femme, certains facteurs de risque classiques peuvent avoir un impact particulièrement marqué :
- Le tabagisme : risque IDM x13 chez la femme <50 ans/non fumeuse
- Le diabète : risque IDM x4 chez la femme et X 2 chez l’homme/non-diabétique
- L’HTA, l’obésité abdominale, la sédentarité ou la dyslipidémie : conséquences plus délétères chez la femme
C’est chez les femmes jeunes que l’on observe le plus d’inertie thérapeutique sur HTA, Dyslipidémie.
Intégrer systématiquement les facteurs de risque spécifiques féminins
L’histoire reproductive est un véritable révélateur du risque vasculaire futur. L’interrogatoire devrait intégrer :
- Le type de contraception
- Prééclampsie, HTA gravidique, diabète gestationnel : toute grossesse compliquée doit être considérée comme un marqueur de vulnérabilité cardiovasculaire
- Prématurité ou complications obstétricales ;
- Ménopause précoce ou insuffisance ovarienne ;
- Syndrome des ovaires polykystiques, endométriose ;
- Antécédents de cancer du sein ou traitements cardiotoxiques.
Aller au-delà des facteurs de risque classiques et chercher les facteurs de risques émergeants
- La charge mentale ;
- La précarité
- Les déterminants psychosociaux.
- Pollution atmosphérique, bruits, produits chimiques
En pratique : une consultation pour prévention cardiovasculaire devrait comporter systématiquement :
- HbA1c ; Lp(a) ou ApoB
- Dépistage des troubles du sommeil
- Questionnaire gyneco-obstétrical
- Dépistage du stress chronique.
- Évaluation du contexte psychosocial, professionnel et familial
- Automesure ou MAPA
Sensibiliser et Reconnaître plus tôt les présentations coronaires
Tout symptôme thoracique ou équivalent angineux doit être exploré sans banalisation. La douleur thoracique reste le symptôme principal chez la majorité des patientes. Les femmes à risque doivent être informées de ce risque et de la conduite à tenir : il n’est plus acceptable de voir ces délais de plusieurs heures avant d’appeler le SAMU « parce qu’elle ne savait pas » ; ni d’ailleurs ne sont acceptables ces délais systèmes, « parce qu’on y croyait pas » . Il ne faut pas minimiser certains tableaux qui peuvent être moins immédiatement évocateurs :
- Dyspnée inhabituelle ;
- Fatigue brutale ;
- Nausées ;
- Douleurs cervicales, dorsales ou interscapulaires ;
- Malaise inexpliqué.
Notre responsabilité : éviter toute banalisation, Ne pas qualifier trop vite un symptôme de “fonctionnel”. Devant tout symptôme suspect : le SCA doit être recherché.
Organiser activement la prévention secondaire
Après un syndrome coronaire aigu ou tout événement cardiovasculaire :
- Réévaluer précocement les objectifs tensionnels et lipidiques ;
- Renforcer l’éducation thérapeutique ;
- Dépister la fragilité psychologique ;
- Adresser activement en réadaptation cardiovasculaire.
Après un SCA, moins de 15% des femmes bénéficient de réadaptation. Mieux prévenir chez la femme, c’est mieux questionner, mieux stratifier et agir plus tôt.
Notre exercice libéral occupe une place stratégique dans ce repérage précoce et dans la réduction des inégalités de prise en charge. Chez la femme, la prévention cardiovasculaire ne peut plus se limiter aux seuls facteurs de risque traditionnels. Une approche moderne doit intégrer l’histoire reproductive, hormonale, métabolique, psychosociale et oncologique afin d’identifier plus précocement les patientes à risque et d’optimiser leur prise en charge.
Dr Stéphane Manzo-Silberman, Md, PhD
Institut de cardiologie, Pitie Salpétrière, Paris ;
Chair of the EAPCI Patient Advocacy Committee 2024-2026
Responsable pédagogique DU Pathologies cardiovasculaires de la femme

